Caché

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"Caché", le dernier film de Michael Haneke, est pour moi, de loin, le plus abouti. D’une grande sobriété après son hystérique "Pianiste", loin des horreurs complaisantes de "Funny games", il s’inscrit dans la lignée de ses films réalistes, comme "Code inconnu". Mais "Caché" possède un souffle et une puissance que l’autre, encore anecdotique, n’avait pas. Récompensé au dernier festival de Cannes par un prix de mise en scène, il aurait pourtant mérité la palme d’or, face à un anémique Dardenne.
 
Le film commence sur un plan fixe - une sortie d’immeuble, une rue. Le plan s’éternise, il ne se passe rien. Mais voilà, nous ne sommes pas dans le film. Nous regardons une de ces vidéos que le héros, sorte de clone de Bernard Pivot, joué par un remarquable Daniel Auteuil, reçoit régulièrement d’un expéditeur anonyme.
Ces vidéos sont déposées devant sa porte à intervalle régulier. Il s’agit d’images de lui-même, sortant de chez lui, de sa femme (Juliette Binoche, bizarrement aigrie et alourdie, étonnante), de son fils. Ca ne vous rappelle rien ? « Lost Highway », de Lynch, avait exactement le même point de départ.
Dans "Lost Highway", les cassettes vidéo que Renée Madison trouve au pas de sa porte, personne ne semble les avoir enregistrées. Il n’y a pas d’effraction dans la maison, les Madison n’ont vu personne. Et pourtant quelqu’un les a bel et bien filmés : c’est l’auteur. Ce que les Madison regardent, semble n’être rien d’autre que le film lui-même, le film que nous, spectateurs, regardons.
 
Ici, sans dévoiler la fin, il y a la même ambiguité entre le film lui-même et les vidéos que Georges regarde, fasciné, sur son écran télé. Haneke a délibérément choisi le même format pour l’une et pour l’autre. Pas de noir et blanc pour la vidéo, pas d’image salie. L’image vidéo est aussi belle et propre que l’image du film lui-même, si bien qu’on ne sait, par moments, à quel niveau de réalité on se trouve. La délimitation est invisible. L’une et l’autre se fondent, s’interpénêtrent. Une simple ligne parfois, un rembobinage soudain de cassette nous montre, après coup, où l’on était réellement.
Ce qu’il y a de très fort et de très subtil dans ce film, c’est le trouble. Le non dit, les mots cachés, le sens caché, les rapports cachés entre les personnages que l’on ne fait qu’entrevoir. Ce couple en apparence sans histoire nourrit des animosités étranges dont on ne fait que soupçonner la cause. L’ami de la famille, lui aussi, joue un rôle trouble et on ne sait si l’enfant du couple est l’otage affectif ou le moteur de la faille. Et il y a le passé. Ce passé sombre et honteux qui rattrape Georges, mais qui ne l’avait peut-être jamais quitté.

Car le film parle surtout de culpabilité. De culpabilité individuelle mais aussi, lorsqu’on y réfléchit, peut-il être pris comme une sorte de parabole sur une culpabilité collective, historique. Que ce soit un autrichien qui l’ait signé ne peut être non plus ignoré. Et le regarder comme un simple polar serait une fausse piste frustrante. Il vaut mieux s’en imprégner, se laisser embarquer et envoûter dans l’histoire, tâcher de saisir les choses sous les choses quand l’auteur, comme un mentor fugace, nous en tend la perche. Mais est-ce une vraie perche ? Que faut-il chercher à savoir ? C’est peut-être là toute la question.
 
Ce film a un puissant arrière-goût, comme tous les Haneke, il résonne longtemps après sa fin. Mais ici, la résonnance n’est ni malsaine ni criarde, c’est comme la note profonde d’une cloche, à la fois grave et vibrante.

Véronique Lindenberg