La Moustache (2005)

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Marc (Vincent Lindon) a envie de changer quelque chose, peut-être parce qu’il veut sortir du quotidien, peut-être juste pour voir, ou pour être vu avec un autre regard par sa femme, Agnès (Emmanuelle Devos). Ce n’est pas grand chose, un détail, un trait physique que plus personne, pas même lui, ne remarque. Et pourtant cette moustache fait partie de son corps, modifie les traits de son visage, et prendre la décision de la raser revient à s’intéresser de nouveau à ce corps un peu relâché, délaissé, à se demander aussi comment les autres le perçoivent, ce corps un peu lourd, un peu pataud, ce visage marqué, vaguement désabusé, celui d’un homme dans la force de l’âge, qui semble avoir atteint une sorte de plénitude calme, une sérénité à la limite de l’ennui.

Et voilà qu’elle ne voit RIEN. Qu’ils ne voient rien, que tous les autres ignorent superbement qu’il vient de se raser la moustache. Ni Agnès, ni son ami Serge (Mathieu Amalric), ni ses collègues de bureau Bruno (Hippolyte Girardot) et Samira (Cylia Malki).

Marc s’effondre, atterré qu’on puisse à ce point le méconnaître, l’ignorer. Mais il se trompe. Les autres n’ont rien vu, sincèrement, parce qu’il n’y a rien à voir pour eux. Lorsqu’il en parle à Agnès, elle lui répond, paniquée, qu’il n’a jamais eu de moustache. Marc s’emporte, sombre dans le silence, la dépression, cherche désespérément à convaincre Agnès en allant fouiller les poubelles pour retrouver les traces de cette moustache qu’elle ne veut pas voir. Lorsque, souillé d’immondices, il la menace sur le lit où elle est allongée, en brandissant une poignée de poils censés être les vestiges de sa moustache, Marc comprend en même temps qu’Agnès qu’il sombre dans la folie, qu’il va lui falloir consulter un psychiatre.

A l’image du héros de la nouvelle Escamotage de Richard Matheson, tout l’univers familier de Marc semble alors s’effacer peu à peu : son père est mort, le numéro de ses parents n’est pas attribué, leur appartement ne semble plus exister, Marc lui-même semble s’affadir dans une lente disparition à l’intérieur de lui-même.

Pour retrouver un début d’apaisement, il va partir, précipitamment, loin très loin. Il va à l’aéroport, et prend l’avion pour Hong-Kong. Il va peu à peu se retrouver, mais d’une manière paradoxale, en tournant en rond, en faisant en boucle le trajet qui relie le continent à l’île sur laquelle se trouve l’aéroport de Hong-Kong. Curieuses circonvolutions qui le feront finalement échouer dans un petit village chinois, où il s’installe, débarrassé en apparence de ses démons.

Schizophrénie doublée de paranoïa ? Ce serait le plus rassurant pour rendre compte du trouble de Marc. C’est ce que semble d’abord confirmer le dénouement : Agnès réapparaît auprès de Marc dans un hôtel des environs de Hong-Kong, comme si de rien n’était, comme si elle avait toujours été auprès de lui, comme s’il ne l’avait pas fuie. Jusqu’à la dernière image, le spectateur est tenté par ce happy-end aux allures de fin de séance d’hypnose psychanalytique : Marc comprend qu’il avait sombré, il ne s’accroche plus à sa folie, il accepte de réintégrer la réalité. Mais il y a une dernière image, un gros plan sur le visage de Marc allongé près de sa femme. L’obscurité finit par déformer ce visage, par le rendre presque monstrueux, et là, sur cette dernière image, la certitude que Marc est seul sans être confirmée explicitement, nous envahit pourtant. Il a encore « décroché ». Sa femme n’est plus là. Le monde réel n’est pas stable pour Marc. Sa femme existe-t-elle, ses amis existent-ils, est-il en France ou à Hong-kong, a-t-il une moustache ? Seule la certitude de ne pas le savoir devient désormais évidente. Et le réalisateur, (Emmanuel Carrère) se refuse à toute réponse définitive, transformant son film en une sorte de road-movie psychique, aux étapes toujours incertaines, aux rencontres improbables, et aux certitudes toujours provisoires.

Marc est un étranger pour lui-même, incapable de stabiliser son image. Ce qu’il vit peut-être c’est le drame d’une unité impossible de l’être, la prise de conscience de ce fantasme de la continuité, de la vie, avec un avant, un présent, un après, là où tout n’est que rupture et discontinuité. Peut-être vit-il de façon exacerbée cette fragmentation de l’être, ce chaos qui fait de nos vies un amas d’instants désorientés, sans lien apparent les uns avec les autres. Dans ce monde discontinu, on peut porter une moustache, sans que cela se voie. Comme si cela ne s’était jamais vu.

La musique de Philippe Glass, omniprésente, exprime assez justement ce que vit Marc. C’est une musique qui répète tout en le modifiant imperceptiblement le thème qu’elle développe, à l’instar de Marc qui a l’impression de tourner en rond, de stagner dans sa banalité, alors qu’il est en train de changer radicalement. C’est cela finalement, peut-être, le sens de la métaphore de la moustache : à un détail près, anodin, nous pouvons basculer dans la différence, la transformation de soi, jusqu’à la perte, jusqu’à l’iréel et au cauchemar. Un seul coup de rasoir suffit…

St├ęphane Jacob