Le Royaume des rapiats

L'URL de cette critique est : http://www.infomotel.com/critique199

Que voici un raffraîchissant témoignage que le cinéma n’est pas un résumé de livre en images. Le Royaume des Rapiats nous rappelle, si on en a besoin, qu’un film ne se résume pas à une simplification de son intrigue.

Ici, l’histoire est celle d’un personnage de film muet qui se retrouve par accident au milieu d’un monde ressemblant au monde moderne, mais pas vraiment contemporain. D’abord, son trip, c’est manger des pommes. Puis il tombe amoureux d’une femme-robot au fronton d’un flipper, ce qui l’engage dans une quête monomaniaque de pièces de 5 Francs pour l’amener à la vie et pouvoir jouer à la balle avec elle. Dédaignant billets de 500 Francs et autres richesses, seule la pièce de 5 Francs vaut d’être saisie. S’ensuivent diverses péripéties ludiques suite auxquelles le héros se retrouve Zorro malgré lui, volant aux riches et laissant aux autres clochards toutes les valeurs qui ne sont pas des pièces de 5 Francs. Tout se finit mal dans le monde moderne, mais bien pour notre héros qui retrouve finalement son monde. Voilà pour l’histoire.

Mais lorsque le héros arrive dans le monde moderne, c’est avec ses facultés cognitives d’origine : tout devient noir et blanc et il ne peut pas plus parler qu’il n’a d’ouïe. Or, les gens de notre monde ne savent pas parler par insert de cartons : la communication est donc impossible, aucun repère n’est commun entre le héros et le monde dans lequel il arrive. C’est par le biais de cette contrainte que le film prend tout son intérêt, qui réside avant tout dans sa forme, dont la vocation est de faire écho à cette incommunicabilité fondamentale. Une scène d’introduction absolument magnifique nous y amène, l’une des plus belles séquences je crois qui m’ait été données de contempler depuis longtemps : simplicité, sémiologie précise, colorimétrie juste, ambiance sonore symbiotique, cadre et mouvement maîtrisés, bref, une narration purement cinématographique avec un début, un milieu et une fin de séquence, qui nous transporte immédiatement dans l’imaginaire du film. C’est très beau.

Une fois que nous sommes installés dans cet imaginaire, la narration prend les formes conventionnelles du cinéma pré-parlant : plans en caméra fixe, noir et blanc, appui sur les éléments signifiants, ruptures brutales d’ambiances ou de sentiments, insert de cartons, etc., qui racontent l’histoire naïve de ce naïf dans notre monde de brutes. A partir de là, nous sommes saisis par cette simplicité narrative archaïque, soutenue, il faut le signaler, par une bande son somptueuse et une superbe photo. L’enchantement nous emporte vers des sentiments simples.

C’est ensuite en deuxième partie que l’on suit le héros dans sa quête de pièces de 5 francs à mettre dans la fente. Quête évidemment mal perçue par le monde qui l’entoure, car il vole, n’ayant pas lui-même la notion de la propriété. Des passages ludiques un peu fouillis, un humour qui a du mal à se trouver, mélangeant des formes classique de l’humour visuel muet (les séquences du facteur sont très réussies) et des blagues de facture plus moderne, nous forcent à constamment changer d’imaginaire et d’état d’esprit. Cela rend le plaisir humoristique difficile à trouver pour le spectateur, et provoque de l’ennui. Le héros, de plus, est servi par un comédien au visage un peu rondouillard et à la palette expressive étroite : bref, le jeu comique ne semble pas être naturel chez lui, ce qui n’aide pas.

La troisième partie, fondée sur la rupture suite à la chute déjà entamée en deuxième partie, retrouve un souffle créateur, par le biais du téléscopage de cet univers visuel et narratif naïf avec une thématique contemporaine de type disons tarantinesque, pour faire simple, lorsqu’elle se finit par une fusillade sanglante dans un Franprix. Les cadres statiques s’évertuent à saisir cet événement par nature mouvant, aidés par le son (dérogeant donc au principe fondateur du film) et y parviennent à peine, arrivant toujours trop tard.

Par la difficulté qu’a cette forme surannée à rendre compte de ce fond contemporain sanglant ou morbide, par le décalage entre les sensations que nous attendons de tels événements à travers notre expérience du cinéma moderne et ce que ces plans nous rendent accessible, la relation symbiotique historique entre forme (ou média) et fond (ou sens) est ici lumineusement évidente. Ce n’est évidemment pas une révolution sémiologique, mais ça ne fait pas de mal de l’illustrer de temps en temps, surtout en ces temps où il semble que l’on croie de plus en plus aveuglément aux images.

Vincent Henderson